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Malgré mes activités d’éditeur utopique, je n’ai pas oublié que le dernier photeau nous a laissés dans un univers, certes tout-nouveau-tout-beau, mais désespérément vide comme le frigo d’un célibataire le samedi soir, vous savez, un de ces fameux soirs-congélos. Et en ces temps d’exploration martienne, en cette époque où l’on se ferait une joie de découvrir ne serait-ce qu’une amibe congelée depuis des millénaires dans une glace extraterrestre, alors que l’homme, qui s’interroge sur sa solitude spatiale depuis les siècles des siècles amen, parfois avec espoir, parfois avec angoisse, en est venu à se demander s’il est bien correct de dire qu’on va atterrir sur une autre planète, une question, moi, me taraude : devrait-on réellement se réjouir de découvrir la vie ailleurs, si cette vie est supermoche ?
Imaginons ces illustres chercheurs de la NASA après la Grande Nouvelle, certains sautant de joie et se jetant dans les bras de leur voisin à forte bedaine, d’autres tombant en pamoison parce que c’est trop de bonheur, d’autres encore farfouillant au fond de leur tiroir pour retrouver, là, derrière les épais dossiers classés secret-défense, l’antique bouteille de bourbon cuvée spéciale grande occase. Un papa-chercheur compose avec fébrilité le numéro de chez lui sur son Iphone dernier cri, le Blackberry vient de prendre un sacré coup de vieux : la découverte de Bobo le robot l’a renvoyé définitivement dans une ère aussi peu intéressante pour l’homme moderne que la préhistoire ou le Moyen-Age, vers une époque obscure qu’on appellera plus tard, quand on aura le temps de s’y repencher, l’Age-très-moyen : une période de plus où l’homme ne savait rien.
– Salut fiston, papa-chercheur a une grande nouvelle ! La Vie, mais comprends bien : la Vie avec un grand V, et bien ça y est, papa-chercheur il l’a trouvée ! Oui, ça y est, je te dis, j’ai répondu à la Question, mais comprends bien : la Question avec un gros Q !... J’te raconterai tout ce soir, on ira chez Billy The Steack pour fêter ça devant un T-bone. Bon, oublie pas ton gilet pare-balles pour aller à l’école, on sait jamais, par les temps qui courent, enfin, heureusement, c’est bientôt fini tout ça, alléluia, j’me comprends et passe-moi ta mère… Allo maman ? Oui, grande nouvelle : sur Mars, et bien ça y est, on en est sûr, y’a des cafards !! Congelés, certes, mais cafards quand même ! C’est pas trognon ?
Oui, comment réagir devant cette autre vie si elle est supermoche ? L’envahisseur ne
sera plus qu’un doux rêve et nous en serons amenés à regretter une bonne vieille guerre des mondes qui n’aura jamais lieu. Nostalgiques, l’œil humide, nous nous surprendrons de nouveau à regarder
curieusement les étoiles que tout cela n’aura pas même fait pâlir. Belote et rebelote... Mais voilà que soudain une petite voix cosmique murmure à notre oreille, à nous, le petit humain rêveur
allongé dans l’herbe aussi mouillée que nos yeux : va plus loin, mon lapin… Et oui, voilà la solution, mon con ! Laisse les gondoles à Venise et Mars à ses cafards ! Belote et
rebelote… T’auras toujours tes yeux pour rêver ; il faudra juste les plisser un peu plus, pour y voir plus loin.